J’ai bien connu William

Charles traînait sa béquille. Il écarta la chaise et se laissa choir durement. Il planta ses coudes sur l’épaisse planche et me dit entre un postillon et une pestilence :

« J’ai bien connu William.
C’était un gaillard, un jeune Malgache. Il travaillait le bois quand il ne rêvassait pas. C’était un calme, pas du genre à causer des problèmes, faut juste pas être en face de lui lors d’un assaut.
Tu vois les autres hommes, ce sont des bêtes, ils montent à l’assaut le couteau entre les dents et la peur au ventre. William il cogne, c’est comme ça, c’est normal. Quand c’est la bagarre il fait la bagarre. Je l’ai vu défoncer la tête de douze Espagnols avec la crosse de son mousquet enrayé. J’en ai fait des cauchemars pendant des mois et pourtant j’en ai vu.

Qu’est-ce que tu veux que je te dise d’autre ? Les femmes ? Oui, pas plus que ça. Des belles souvent, des douces toujours et elles tombaient amoureuses. Mais William il a un destin. Il voit par-delà les gens. Quand il te parle il regarde à travers toi. Il voit un monde qu’on ne voit pas et il n’en parle jamais.
J’ai passé une nuit de bamboche avec lui. Il m’a fait boire une liqueur. Un truc que j’oublierai jamais. je le sentais couler dans ma gorge, mais ce n’était pas un tord-boyaux. C’était une chaleur qui me remplissait et courrait vers mes membres. J’ai vu des îles que je n’avais jamais vues encore. J’étais sur une plage blanche. Un grain s’est levé, j’ai été raflé par une vague, j’ai bu la tasse entre des monstres marins. Le poulpe …  »

Charles se leva, saisissant sa béquille, il criait et hurlait : « Le poule, les dents du poulpe qui me menacent, je n’ai pas peur de toi, poulpe, gluant poulpe; j’esquive, poulpe, j’ai un couteau avec des dents moi aussi !  »

La salle s’était entièrement tue, Charles nous regardait d’un oeil farouche. Dans la pénombre je regardais sa main libre. Dans l’ombre je ne la distinguais plus. Avait-il un couteau? Je m’enfonçais dans l’ombre moi aussi et sortis de la taverne.